Arnaud Laraize, procureur de la République de La Rochelle, est revenu sur l’actualité liée au traitement des violences sexuelles sur mineurs. Alors que près de 250 dossiers doivent être traités d’ici le 14 juillet par son parquet, le magistrat alerte sur le manque de moyens de la justice et affirme vouloir, malgré ces difficultés, redonner confiance des citoyens dans l’institution judiciaire.
Bonjour monsieur le procureur, les magistrats se retrouvent aujourd’hui au cœur de l’actualité avec l’affaire Lyhanna. Concrètement, comment les parquets s’organisent-ils pour traiter les affaires de violences sexuelles sur mineurs ?
Arnaud Laraize : « Ça fait longtemps que les parquets s’organisent pour traiter les violences sexuelles sur mineurs. C’est une politique pénale prioritaire dans laquelle j’ai un parquetier, c’est-à-dire un magistrat du parquet, affecté à temps plein sur ces affaires les plus graves dans nos parquets. Il a avec lui une attachée de justice que j’ai décidé de recruter pour l’assister justement dans le traitement de ces centaines de procédures par an. On a créé aussi en 2025 un comité de pilotage mineurs victimes dans lequel on réunit des magistrats du siège, du parquet, l’association France Victimes 17, les forces de l’ordre, pour parler des dossiers les plus sensibles. J’ai donné des instructions de politique pénale aux forces de sécurité intérieure pour que ces dossiers soient traités le plus rapidement possible, que la recherche de la preuve soit efficiente et que les dossiers arrivent rapidement soit devant un juge d’instruction pour les plus graves, les faits criminels, soit devant un tribunal correctionnel lorsque l’on a réussi à rassembler suffisamment de preuves. »
Aujourd’hui, quelle proportion représente ce type de dossiers au sein de votre parquet ?
Arnaud Laraize : « Suite aux annonces du garde des Sceaux qui nous a demandé de traiter avant le 14 juillet les 70 000 plaintes ou procédures qui seraient dans les services d’enquête, j’ai demandé à la police et à la gendarmerie combien il y avait de procédures en cours chez eux. Parce qu’il faut bien comprendre quelque chose, c’est que le parquet ne sait pas, en l’état des moyens dont il dispose, combien il a de procédures pénales en général. Et sur ce sujet-là, Myriam Akkari (directrice de la police en Charente-Maritime) et Johann Gojkovic-Lette (commandant du groupement de gendarmerie de Charente-Maritime) m’ont indiqué qu’il y avait actuellement 250 dossiers de viols et d’agressions sexuelles sur mineurs sur le ressort du parquet de La Rochelle. C’est moins que dans d’autres ressorts, parce qu’on a fait un travail considérable pour que ces dossiers soient traités depuis trois ans de manière rapide et efficace, mais c’est quand même un nombre important. 250 dossiers à traiter d’ici un mois, ça va demander une mobilisation générale de tout mon parquet. »
Comment s’organiser pour traiter autant de dossiers et leur apporter à chacun l’importance qu’ils méritent ?
Arnaud Laraize : « J’ai calculé que ça représenterait 10 journées de travail à 25 dossiers chacune, durant lesquelles les forces de l’ordre, qui prépareront à l’avance les dossiers, qui connaîtront sur le bout des doigts leurs dossiers, où ils en sont, quelles sont les investigations qui ont été faites, ce qu’il reste à faire, où est-ce que le dossier est terminé et s’il faut simplement prendre une décision, présenteront ces dossiers aux magistrats qui vont se relayer lors de ces 10 journées. J’ai décidé de faire en sorte que les magistrats qui étaient sur certaines tâches ou certaines réunions soient déchargés de ces réunions et prennent à la place des revues de portefeuille, comme on dit.«
" On est quatre fois moins de procureurs en France que dans les autres pays européens"
Aujourd’hui, beaucoup de familles de victimes, et on l’a vu sur l’affaire Lyhanna, se plaignent de ne pas avoir de nouvelles de la justice. Est-ce un axe d’amélioration pour les parquets ?
Arnaud Laraize : « Bien sûr qu’on a toujours des marges de progrès et on peut encore faire des améliorations. En revanche, souvent, ce qu’on constate, c’est que les victimes ne connaissent pas leur droit et ne l’exerce pas. J’entends des victimes qui ont porté plainte et qui attendent une décision qui tarde à venir. Il ne faut jamais hésiter à m’écrire, par l’intermédiaire de l’adresse structurelle du tribunal, pour demander où en est le dossier. Surtout sur ces dossiers criminels, s’il s’agit de viols. Bien entendu, on apportera une réponse et on dira si l’enquête est terminée ou si elle est toujours en cours, et s’il reste encore des actes d’investigation, etc. Mais il faut aussi rappeler un grand principe de la procédure pénale : l’enquête est secrète. Ce n’est pas juste pour le plaisir de garder un mystère sur ce qui se passe dans les investigations, c’est pour préserver les investigations à venir. Si on divulgue auprès des victimes, de la presse ou d’autres personnes tout ce qu’il y a dans le dossier, comprenez bien qu’il est ensuite très difficile de surprendre les mises en cause et de faire en sorte que l’on ait des preuves recevables devant un tribunal. »
Aujourd’hui, l’ensemble du monde de la justice, et notamment les procureurs, sont sous le feu des critiques concernant des dysfonctionnements. Est-ce que les parquets manquent de moyens aujourd’hui ?
Arnaud Laraize : « Il y a certainement un dysfonctionnement de la société sur ces violences sexuelles. Sur les dysfonctionnements de la justice, on ne peut pas se satisfaire que des enquêtes étaient en cours et qu’une personne n’ait pas été suffisamment rapidement interrogée. Je pense qu’il faut parler davantage de responsabilité collective de la justice, et peut-être de problèmes institutionnels et de moyens. Il ne faut pas évincer cet argument des moyens d’un revers de main, parce qu’il faut savoir qu’en France, il n’y a que 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, alors que la moyenne européenne est à 11 procureurs pour 100 000 habitants. On est quatre fois moins de procureurs en France que dans les autres pays européens. Quand en France, on dépense 77 euros par habitant pour la justice, en Allemagne, c’est 140 euros, soit deux fois plus. Vous imaginez qu’avec deux fois plus d’argent, le ministère de la Justice fonctionnerait bien mieux. Ce que les procureurs constatent depuis un certain temps, et ce qu’ils alertent auprès des garde des Sceaux successifs, c’est que la filière de la police judiciaire est de plus en plus désaffectée. On a de moins en moins de policiers. Sur l’ensemble des policiers et des gendarmes, seuls 10 à 20 % font des enquêtes. Les autres ne font pas des enquêtes : ils font du maintien de l’ordre, de la prévention ou des patrouilles de terrain, mais pas des enquêtes. Et donc, le procureur de la République est dépendant des services de police judiciaire sur lesquels il n’a pas la main.«
"Il faut que les nouveaux dossiers et les dossiers qui auront été traités continuent à avoir ce maximum de mobilisation"
Ça résume à quoi aujourd’hui d’être procureur de la République ?
Arnaud Laraize : « Un procureur, ce n’est pas seulement celui qui va à l’audience et requiert une peine si les faits sont établis. Un procureur, c’est celui aussi qui dirige la police judiciaire. Mais diriger la police judiciaire, cela ne veut pas dire que j’ai des policiers et des gendarmes à demeure devant un tribunal. Ils sont organisés en interne et le parquet ne fait que donner des instructions d’enquête. Il faudra faire l’audition de tels témoins. Il faudra faire une expertise informatique. Il faudra faire une perquisition et donner des délais d’enquête moyens. Une enquête sur des violences sexuelles, ce n’est pas une enquête qui se fait en trois jours. C’est impossible. Pourquoi ? Parce qu’il va falloir entendre une multitude de personnes. On ne recueille pas la parole d’une victime mineure au coin d’une table dans un bureau. C’est des protocoles extrêmement cadrés pour garantir la parole de la victime. Et enfin, nous allons entendre le mis en cause. Alors on nous dit : pourquoi on n’entend pas le mis en cause tout de suite ? Mais si on l’entend tout de suite et qu’on n’a pas de preuves, ça n’aboutira à rien. Ça sera contre-productif et on aboutira finalement à des classements sans suite. Et je peux vous dire que le matin, quand un procureur de la République se lève, c’est pour rendre justice, c’est pour protéger les victimes, ce n’est pas pour faire des classements sans suite. Nous, on veut protéger ces enfants mineurs, c’est notre priorité absolue. Mais en revanche, ça prend du temps et ça demande des moyens.«
On a vu près de 800 personnes se mobiliser hier devant le tribunal. Comment aujourd’hui pouvez-vous redonner confiance à ces personnes en la justice ?
Arnaud Laraize : « Moi aussi, j’ai constaté cette mobilisation massive devant le tribunal et je m’en réjouis. Cela veut dire que nos citoyens sont peut-être en colère, mais s’ils manifestent, c’est qu’ils n’ont pas perdu espoir et qu’ils ont envie que les choses changent. On a reçu d’ailleurs, avec le président du tribunal, une délégation de ces manifestants pour échanger. Ça a été plutôt constructif et instructif pour nous. Et il y a encore beaucoup de pistes d’amélioration. Comment garder espoir ? D’abord, en se disant que cette mobilisation massive de nos concitoyens va peut-être alerter nos élus sur le fait qu’il faut augmenter le budget de la justice. Aujourd’hui, sur 1 000 euros du budget de l’État, 250 euros sont consacrés aux retraites, 200 euros au système de santé, et c’est bien normal, 5 euros pour la justice. Il faut effectivement, à mon avis, augmenter massivement le budget de la justice. Alors bien sûr, il y a eu un petit rattrapage ces dernières années. Et il faut saluer l’action du gouvernement sur ce petit rattrapage. Mais on vient de tellement loin qu’il faut encore accélérer les choses et les maintenir dans les années à venir. Et puis, ce n’est pas qu’une question de budget, ce n’est pas qu’une question de moyens. Moi, mon intention, ce n’est pas de dire on met le paquet pendant un mois et après on arrête. Il faut que les nouveaux dossiers et les dossiers qui auront été traités continuent à avoir ce maximum de mobilisation. Enfin, je dirais que certainement, il y a des modifications législatives, organisationnelles, de procédure pénale à effectuer pour simplifier le travail des enquêteurs et des magistrats pour faire en sorte que ça soit plus simple d’aboutir à une condamnation et à des enquêtes facilitées« .






